La lutte des pommiers, suite et fin
[Posté le 1er/06/2026]
Certains camarades se souviennent peut-être de cette grève, c’était en Juin 2022 dans une exploitation arboricole du Lot et Garonne. Conditions de travail difficiles, patrons racistes, pas de douche pour les camtareux.ses, toilettes de chantier dégueulasses, les pauses il faut forcer pour pouvoir les prendre. Bref, une saison agricole. Avec tant de tensions accumulées, quand les patrons ont refusé de nous payer le jour férié (malgré l’obligation légale) ça a été le déclencheur d’une grève, et du licenciement des deux camarades de la CNT qui avaient mis le sujet sur la table. La grève a gagné, en à peine une heure, au paiement du jour férié pour tout les collègues, au taux légal.
La bataille suivante a été judiciaire, avec l’aide de camarades de la CGT 47, de la CNT 42 et de l’Union Régionale CNT Rhone-Alpes. Déposé au printemps 2023, le dossier a été discuté au Conseil des Prudhommes de Marmande, section agricole en février 2025. A ce moment là, on a été déboutées de toutes nos demandes. Les prudhommes ont donné raison aux patrons et ce avec un argumentaire minimal qui reprenait, dans les grandes lignes, la plaidoirie patronale.
C’était décevant, mais pas si étonnant. Il faut se rappeler que les Prudhommes tels qu’ils existent aujourd’hui fonctionne sur le principe de "parité" entre les représentants salariés et patronaux ce qui incite à un fonctionnement basé sur les arrangements.
Dans notre cas par exemple, le cas a été jugé par 2 représentants patronaux (au moins un de la Coordination Rurale, l’incertitude persiste pour la deuxième personne, qui n’apparait pas sur les listes officielles, et était surement là à titre ponctuel) et 2 représentants salariés : un salarié de la MSA, syndiquée à FO et une salariée de banque, syndiquée à l’UNSA
Dans la section agricole, évidemment aucun.e ouvrier.e agricole ne siège.
On a alors fait appel de la décision et la Cour d’Appel d’Agen a rendu son jugement par arrêt le 5 Mai 2026 :
– Le contrat TESA (Titre Simplifié Agricole) est juste un outil administratif pour faciliter la déclaration. Les obligations de l’employeur restent les mêmes que sur des CDD saisonniers classiques. Contrairement à une croyance répandue, un employeur ne peut donc pas virer ses salariés comme il le souhaite sous prétexte d’un contrat TESA. La durée minimale indiquée par l’employeur sur la déclaration n’est pas ce qui compte pour définir une date de fin de contrat, c’est la fin effective des travaux qui importe. —> 1400€ d’indemnités à chacune des salariés pour rupture anticipée du contrat de travail saisonnier
– Dans notre dossier, on dénonçait également des conditions de travail qui nous paraissaient non-conformes. Notamment en terme d’hygiène et sécurité, et d’organisation du temps de travail (manque de pauses). Nous n’avons a priori pas suffisament documenté le manque de toilettes. En ce qui concerne les pauses par contre, la charge de la preuve est à l’employeur. En cas de conflit sur les heures travaillées ou sur l’emploi du temps, c’est aux patrons de prouver qu’ils sont dans les règles. —> 250€ à chacune des salariées au titre de l’exécution déloyale du contrat de travail
Les employeurs sont par ailleurs condamnés aux entiers dépends (=les frais de procédure)
La justice, c’est celle de l’Etat bourgeois. Ce n’est pas notre outil de lutte privilégié mais ça on peut l’utiliser comme un complément des autres techniques de lutte. Ici, la lutte a été avant tout une organisation collective et une solidarité de classe, et de la combativité sur le lieu de travail. Le terrain juridique n’est qu’un complément de l’action directe, pas son substitut.
Quand on est en saison, on se sent souvent impuissant.es, ou alors on se dit que ça vaut pas le coup de se battre alors qu’on y reste si peu de temps. Mais c’est en tenant tête au patronat, en ne lâchant rien, et en s’organisant en tant qu’ouvrier.es agricoles, qu’on peut inverser le rapport de force, qu’on peut se rappeler qu’ils ont besoin de nous et qu’on a pas besoin d’eux.